É C O N O M I E · F I N A N C E S P U B L I Q U E S
La nostalgie situe dans le passé ce qui n’a jamais eu lieu, pour ne pas avoir à le construire.
La phrase est tombée, en passant, sur un plateau d’information continue : « quand la France était riche et prospère… ». Personne ne l’a relevée, car elle ne surprend plus. Elle mérite pourtant qu’on lui demande une date. Qui est né au début des années soixante-dix n’a connu, en âge de s’en souvenir, que des budgets en déficit et une dette publique qui croît. Il faut donc remonter plus loin. Jusqu’où ?
I — Deux mots, deux critères
La phrase associe deux termes qui ne disent pas la même chose. Être riche est un état : un niveau de patrimoine, de revenu, de confort. Être prospère est un mouvement : une trajectoire qui monte, un lendemain meilleur que la veille. Une nation peut être riche sans être prospère, lorsqu’elle stagne au sommet ; elle peut être prospère sans être riche, lorsqu’elle part de bas et s’élève vite.

Elle associe aussi, sans le dire, deux sujets. La France riche et prospère, c’est l’État et ce sont les ménages. Pour que la phrase soit vraie au sens plein, il faut que les deux le soient en même temps : un État sans déficit et sans dette, des ménages aisés et dont la condition progresse. C’est ce critère, pris au pied de la lettre, qu’on éprouve ici contre l’histoire.
II — Le critère strict : jamais
Au sens strict, la réponse est sans appel : la France n’a jamais été sans dette. Déficits et dette sont presque aussi anciens que le royaume. La guerre d’Amérique conduit la monarchie à la crise financière de 1788, prélude à la Révolution ; le Directoire solde l’héritage en 1797 par la banqueroute des deux tiers, dernier défaut de l’histoire financière du pays.
Le XIXᵉ siècle, souvent présenté comme celui de la sagesse budgétaire, ne fait pas exception. La dette publique, ramenée à quelque 15 % du PIB en 1815, atteint 75 % en 1914. La Grande Guerre la porte à 150 % en 1918. Les ménages, pendant ce temps, vivent la révolution industrielle : le rentier prospère, l’ouvrier non.
L’entre-deux-guerres offre l’unique contre-exemple apparent. En 1926, Raymond Poincaré présente le premier budget réellement équilibré depuis 1913, et même excédentaire. Mais il le fait sous une dette de guerre écrasante, et en amputant le franc des quatre cinquièmes de sa valeur en 1928 : l’équilibre est obtenu en ruinant le créancier. La crise des années trente l’emporte. La dette remonte à 110 % en 1939, puis 170 % en 1945.
III — La seule fenêtre : 1969-1974
Si l’on assouplit le critère, en acceptant une dette faible plutôt que nulle, une fenêtre s’ouvre, et une seule. L’endettement public touche un point bas de 8,8 % du PIB en 1972, et s’établit à 14,5 % en 1974, année du dernier solde public positif, d’un dixième de point. Le chômage est marginal, le pouvoir d’achat progresse chaque année.
Deux réserves, pourtant, empêchent d’en faire un âge d’or. La première tient à l’État : cette dette faible n’a pas été remboursée. La dette d’après-guerre a été dissoute par l’inflation et la croissance de rattrapage, c’est-à-dire payée par les épargnants, non par l’effort budgétaire. La seconde tient aux ménages.
Au recensement de 1968, la moitié des résidences principales ne disposaient ni d’une douche ni d’une baignoire. La France de ces années-là est prospère dans sa dynamique, modeste dans son niveau. Elle n’est pas riche : elle s’enrichit. Et cette fenêtre dure cinq ans. Elle se referme avec le premier choc pétrolier ; la dette atteint 21 % du PIB en 1980, et ne cessera plus de monter.
IV — Le renversement, et ce qu’il reste à construire
Le constat contemporain renverse les termes. Hier, l’État était solvable et les ménages modestes. Aujourd’hui, les ménages sont plus riches qu’ils ne l’ont jamais été et l’État porte une dette de 3 595,5 milliards d’euros, soit 119,0 % du PIB, au deuxième trimestre 2026. Plus de la moitié de l’endettement accumulé depuis 1974 correspond, en cumul, aux seuls intérêts versés sur la dette : la France ne s’est pas seulement endettée pour dépenser, elle s’est endettée pour payer le prix de son endettement.
La nostalgie de la journaliste porte donc sur un objet qui n’a pas existé. Ce qu’elle regrette, sans le nommer, ce n’est pas une nation riche : c’est un État solvable au service d’une nation qui progresse. Ce couple n’a été réuni qu’une fois, brièvement, et à crédit de l’inflation.
Reste à savoir s’il peut l’être demain. Le chiffrage de la commutativité budgétaire situe l’extinction complète de la dette à deux à quatre générations, selon l’effort consenti. Ce n’est pas un horizon humain, et ce n’est pas l’objectif : on se désendette pour pouvoir réemprunter quand viendra le choc, non pour ne plus jamais emprunter. La cible réaliste n’est pas le zéro, c’est le retour à un niveau de dette qui rende à l’État sa capacité d’intervention. Celle-là peut s’atteindre à l’échelle d’une génération.
Encore faut-il que le remboursement aille plus vite que les chocs. La seule année 2020 a coûté 82,7 milliards d’euros nets : environ deux ans et demi de l’effort annuel du scénario central. Le « jamais » n’est pas une fatalité arithmétique ; il deviendrait une certitude si les chocs se succédaient plus vite que la dette ne s’éteint.
La France riche et prospère n’est pas derrière nous. Elle n’a jamais été. Elle est, au mieux, devant nos enfants.
Auteur
Vidal Bravo-Jandia Miguel
— Ingénieur · Maîtrise droit (Paris II Panthéon-Assas) · Master II droit (UFR Montpellier I) —
Notes & Références
Chaque référence est le lien lui-même, cliquable.
Articles de l’auteur
Histoire de la dette publique
→ Banque de France — La dette publique comme liquidité privée : l’expérience Poincaré (1926-1929)
→ Hérodote — 25 juin 1928 : Poincaré dévalue le franc des quatre cinquièmes
Données
→ Insee Première n° 1865 — Cinquante ans de logement, 1968-2018 (équipement sanitaire)
→ Insee — Dette publique au deuxième trimestre 2026 : 3 595,5 Md€, 119,0 % du PIB
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