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La mort naturelle, cette invention — Ce que la statistique publique refuse de compter comme sociétale —

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miguel

I. Le partage officiel — comment l'État sépare le naturel du social

a/ Le cadre : 643 200 morts en France en 2024

En 2024, 643 200 personnes sont mortes en France, soit 4 000 décès de plus qu'en 2023, avec un âge moyen au décès de 79,4 ans — presque deux ans de plus qu'il y a dix ans. [1] Deux grandes catégories dominent le tableau officiel : les tumeurs, essentiellement les cancers, comptent pour 27,1 % des décès ; les maladies cardio-neurovasculaires — infarctus, accident vasculaire cérébral, insuffisance cardiaque — pour 21,2 %. [2] Près d'une mort sur deux est ainsi rangée sous l'étiquette d'une maladie, et la maladie porte, dans le sens commun, la signature du naturel : le corps qui vieillit, le corps qui lâche.

b/ La CIM-10, ou l'art de nommer par organe et jamais par cause

La Classification internationale des maladies, dixième révision (CIM-10), organise la statistique des décès par organe atteint et pathologie, jamais par étiologie ni par responsabilité. Un cancer du poumon dû au tabac est codé « tumeur », non « tabac ». Un infarctus déclenché par la sédentarité et l'obésité est codé « cardiopathie ischémique », non « alimentation industrielle ». Chaque certificat distingue une cause initiale — la maladie, celle qui fait le titre — et des causes associées, reléguées dans l'annexe des annexes. C'est cette cause initiale, et elle seule, qui compose les 100 % du tableau public.

L'Inserm le reconnaît lui-même : chez les personnes de moins de 65 ans, les causes associées les plus fréquentes sont les tumeurs, l'alcool et le tabac. [2] Associées — jamais initiales. Le citoyen lit « cancer = première cause » ; il ne lit jamais « tabac = onze pour cent du total ». La nosologie officielle est un choix de forme qui exonère la cause première au profit de l'organe touché.

c/ Endogène et exogène : la seule frontière qui vaille

La distinction utile n'est pas entre maladie et accident. Elle est entre ce qui vient du corps seul — le programme génétique, l'usure des tissus, le déclin cellulaire de la vieillesse : l'endogène — et ce qui vient du dehors : un produit inhalé, une particule respirée, un aliment ingéré, un véhicule, un employeur, un climat modifié, une forêt détruite, un fusil. Cela, c'est l'exogène. Nommer une mort « naturelle » revient à décider qu'on s'arrête au dernier maillon de la chaîne : le poumon, le cœur, la plèvre. Remonter d'un maillon fait apparaître un auteur.

Toute la suite de l'article consiste à remonter ce maillon, famille par famille, avec pour règle : ne compter qu'une fois chaque mort, et ne jamais additionner ce qui se chevauche.



II. La colonisation du « naturel » par le social

a/ Tabac — première cause de mortalité évitable, dissoute dans les cancers

En 2023, 68 000 décès prématurés étaient attribuables au tabac en France, soit 11 % de l'ensemble des décès enregistrés — 16 % chez les hommes, 6 % chez les femmes. Sur ces 68 000 morts, 39 000 par cancer, soit 22,4 % de tous les décès par cancer ; 14 000 par pathologie cardiovasculaire ; 12 700 par maladie respiratoire chronique. [3] Aucune de ces morts n'apparaît sous « tabac » dans le tableau des grandes causes. Toutes sont rangées sous l'organe qu'elles ont détruit.

b/ Alcool — 41 000 décès dans les cancers, le cœur, le foie, la route

En 2015, dernière estimation nationale consolidée, 41 000 décès étaient attribuables à l'alcool : 16 000 par cancer, 9 900 par maladie cardiovasculaire, 6 800 par maladie digestive (cirrhose principalement), 5 400 par cause externe — accident ou suicide — et plus de 3 000 par troubles mentaux et du comportement. [4] L'alcool tue donc à la fois par cancer et par accident, brouillant volontairement toute frontière entre « maladie » et « comportement ».

c/ Pollution de l'air — 40 000 décès par les particules fines

Santé publique France estime que 40 000 décès par an sont attribuables à l'exposition aux particules fines PM2,5 chez les personnes de trente ans et plus, soit 7 % de la mortalité totale, avec une perte moyenne d'espérance de vie de huit mois. [5] L'agence précise elle-même que ces morts ne peuvent pas être additionnées à celles liées au dioxyde d'azote (7 000 estimées), une partie non déterminée relevant de l'action conjointe des deux polluants. C'est un aveu de non-additivité inscrit dans la publication officielle.

d/ Amiante — le cas parfait du cancer à cause unique et industrielle

Aujourd'hui, l'amiante tue au moins 1 700 personnes par an en France, essentiellement par cancer du poumon et mésothéliome. Le Haut Conseil de la santé publique projette 68 000 à 100 000 décès attribuables entre 2009 et 2050, alors que la fibre est interdite depuis 1997. [6] Le mésothéliome — cancer de la plèvre — a un seul facteur de risque reconnu : l'amiante, dans 80 à 85 % des cas par exposition professionnelle. [7] Un cancer à cause unique, industrielle, décidée par une filière économique — que la statistique range imperturbablement sous « tumeurs ». L'endogène s'est vidé de toute substance ; ne reste que l'organe.

e/ Alimentation ultra-transformée et obésité — la frontière avancée

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